Revue 03

Dossier du numéro : Le rapport au savoir

L’Épio — La Revue n° 03

Qui a le droit de dire qu’il sait ? Neuf articles de fond, quatre fiches Comprendre, deux études de cas, un point de droit, deux regards étrangers, un métier de demain, un puzzle, une rubrique insolite et cinq quiz — de Socrate aux neuf élèves de seconde sur dix qui font leurs devoirs avec une IA.

Ce que contient ce numéro

Ce numéro part d’une querelle très ancienne — faut-il avoir lu pour avoir le droit de penser ? — et la conduit jusqu’à sa version de 2026, celle d’une génération qui obtient toutes ses réponses en trois secondes. Chaque rubrique peut devenir, une fois publiée, un article séparé sur le site ; cette page les réunit pour voir l’ensemble tourner avant la mise en ligne.

Les articles du dossier

Dossier — Le rapport au savoir

Ils n’avaient que le monde sous les yeux

On se représente volontiers les grands philosophes comme des héritiers de bibliothèques. C’est l’inverse : Socrate n’a rien écrit, Aristote a compté des constitutions et disséqué des seiches, Sénèque a regardé la cour de Néron. Avant d’être des auteurs cités, ils ont été des observateurs — et cela change tout ce qu’on croit devoir posséder pour avoir le droit de penser.

On imagine souvent les grands penseurs comme des êtres surgis de nulle part, armés dès leur naissance d’un savoir absolu, comme si la philosophie était tombée du ciel sur quelques élus. On se figure Socrate discourant avec une sagesse infuse, Aristote disséquant l’univers sans jamais avoir eu besoin de regarder autour de lui, Sénèque méditant sur la vie sans avoir observé la sienne. C’est une illusion. Ces hommes n’ont pas commencé avec des bibliothèques pleines. Ils ont commencé avec des yeux ouverts.

Socrate n’a rien écrit

Socrate n’a rien écrit. Il n’a pas laissé de système, pas de traité, pas de doctrine figée. Il a simplement marché dans Athènes, parlé aux artisans, aux politiques, aux jeunes, aux esclaves. Il a observé les contradictions de ses concitoyens, leur prétention au savoir, leur peur de mourir, leur attachement aux honneurs. C’est de cette observation directe qu’est née sa méthode : questionner, déranger, faire accoucher les esprits. Sa philosophie n’est pas un héritage livresque, c’est une réaction au monde tel qu’il le voyait.

Le détail mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il est plus qu’anecdotique. Tout ce que nous savons de Socrate nous vient de ceux qui l’ont écouté — Platon, Xénophon, et les moqueries d’Aristophane. L’homme qui est devenu, pour vingt-cinq siècles, la figure même du philosophe, n’a jamais produit une ligne. Et ce n’était pas par négligence : dans le Phèdre, Platon lui fait raconter le mythe du dieu égyptien Theuth, inventeur de l’écriture, venu présenter son invention au roi Thamous comme un remède pour la mémoire. Le roi refuse le cadeau : cet art, répond-il, produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront appris, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire. L’écriture ne donne pas le savoir, elle en donne l’apparence.

Le fondateur de notre tradition intellectuelle se méfiait donc de l’objet même — le livre — dont on fait aujourd’hui la preuve qu’on a le droit de penser. Il y a là une ironie que devraient méditer ceux qui exigent des références avant d’accorder la parole.

Aristote a compté cent cinquante-huit constitutions

Aristote, lui, n’a pas seulement lu Platon. Il a observé les animaux, les plantes, les constitutions des cités, les comportements des hommes. Il a disséqué, classé, comparé. Sa Politique n’est pas une abstraction : elle est le fruit de l’étude de cent cinquante-huit constitutions grecques. Sa Rhétorique vient de l’observation des orateurs dans les assemblées. Sa Poétique, de l’analyse des tragédies jouées sous ses yeux. Il n’avait pas besoin d’une bibliothèque infinie : il avait le monde.

Ce point est décisif et il est régulièrement escamoté. Aristote est le premier grand collecteur de données de l’histoire de la pensée occidentale. Là où ses successeurs se contenteront de le citer, lui est allé voir. Il a ouvert des seiches et décrit leur appareil reproducteur avec une précision que la zoologie n’a confirmée qu’au dix-neuvième siècle. On peut lire toute la Politique comme le rapport d’enquête d’un homme qui, ne sachant pas ce qu’est le meilleur régime, a décidé d’aller regarder comment fonctionnaient tous ceux qu’il pouvait atteindre.

Sénèque a regardé la cour de Néron

Sénèque, enfin, n’était pas un théoricien retiré. Il a été conseiller d’un empereur, témoin des intrigues, des trahisons, des luxes et des cruautés de Rome. Ses Lettres à Lucilius ne sont pas des leçons abstraites : elles sont des réflexions nées de l’expérience, des rencontres, des échecs, des deuils. Il écrit sur la brièveté de la vie parce qu’il a vu des hommes la gaspiller. Il écrit sur la colère parce qu’il a vu la colère détruire. Sa pensée est une réponse à ce qu’il a vécu.

Et sa position même le rendait suspect : il prêchait le mépris des richesses en étant l’un des hommes les plus riches de l’Empire, il enseignait la clémence au futur incendiaire de Rome. Cette contradiction, ses contemporains la lui ont reprochée de son vivant. Elle ne disqualifie pas sa pensée — elle en indique la source. On ne philosophe pas sur la vanité du pouvoir depuis une bibliothèque tranquille : on le fait quand on a vu le pouvoir de près, et qu’on n’en est pas sorti indemne.

Observer ne suffit pas

Alors, faut-il en conclure qu’il suffit d’observer pour philosopher ? Non. Observer sans réfléchir ne mène nulle part. Ce que ces penseurs avaient, c’est une capacité à transformer l’observation en question, le fait en concept, l’expérience en pensée. Ils n’avaient pas de références extérieures : ils avaient une attention extrême au réel. Ils ne citaient pas, ils regardaient. Ils ne répétaient pas, ils interrogeaient.

C’est ce deuxième temps qui distingue le penseur de celui qui se contente d’avoir vu. Des milliers d’Athéniens ont croisé les mêmes artisans que Socrate ; un seul en a tiré une méthode. Des centaines de courtisans ont vu ce que Sénèque a vu ; un seul en a tiré une éthique. L’expérience est la matière première, elle n’est pas le produit fini. Ce qui manque à celui qui a seulement vécu, ce n’est pas le droit de penser : c’est le travail de mise en forme, de généralisation, de mise à l’épreuve.

Le point d’équilibre. Le savoir d’expérience n’est pas inférieur au savoir livresque, mais il n’est pas non plus auto-suffisant. Il devient un savoir quand il est mis en mots, comparé à d’autres expériences, et accepté à la discussion — c’est-à-dire quand il accepte de se soumettre au même examen que les livres.

Les livres, ensuite

Cela ne signifie pas qu’il faille mépriser les livres. Les livres sont des observations accumulées, des expériences transmises, des pensées mûries par d’autres. Lire Kant, c’est dialoguer avec un homme qui a observé son siècle. Lire Sartre, c’est écouter un homme qui a regardé le sien. Mais lire ne remplace pas voir. Et citer ne remplace pas penser.

La leçon est double. D’abord, pour ceux qui se croient supérieurs parce qu’ils ont lu : rappelez-vous que vos auteurs eux-mêmes ont commencé par regarder, pas par citer. Ensuite, pour ceux qui croient ne pas avoir les références nécessaires pour penser : vous avez le monde sous les yeux. Cela a suffi à Socrate. Cela peut suffire à quiconque accepte de regarder vraiment, et de se poser les bonnes questions.

La philosophie n’est pas née dans les bibliothèques. Elle est née dans la rue, au marché, au tribunal, sur le port. Elle est née de l’étonnement devant ce qui est. Et cet étonnement, personne n’a besoin d’un diplôme pour le ressentir.

Sources : Platon, Phèdre, 274c-275b (mythe de Theuth) ; Aristote, Politique et Rhétorique ; Sénèque, Lettres à Lucilius, De la brièveté de la vie, De la colère ; Jacques Derrida, « La Pharmacie de Platon », 1972.

Dossier — Le rapport au savoir

L’arrogance de celui qui n’a rien lu

Il cite Foucault, Bourdieu, Deleuze comme on brandit des trophées — mais demandez-lui ce qu’il en a compris. Le mépris culturel repose presque toujours sur un capital plus mince qu’il n’y paraît. Reste à ne pas commettre l’erreur symétrique : dénoncer l’arrogance des sachants ne dispense personne d’apprendre.

Il existe une figure moderne particulièrement agaçante : celle de l’individu qui, fort d’une prétendue « conscience critique », regarde de haut ceux qu’il juge dépourvus de références culturelles. Ce personnage, souvent rencontré dans les débats en ligne, les amphis ou les dîners en ville, aime à rappeler à son interlocuteur son ignorance supposée. Il cite volontiers des noms — Foucault, Bourdieu, Deleuze — comme on brandit des trophées. Mais posez-lui une question simple : avez-vous lu Kant ? Avez-vous fréquenté Sartre ? Sa réponse est souvent un silence gêné, ou pire, une esquive.

Car c’est là tout le paradoxe. Celui qui méprise les « incultes » est souvent lui-même un inculte qui s’ignore. Il confond la possession de quelques concepts médiatisés avec une véritable culture philosophique. Il ignore que la pensée ne se résume pas à des slogans, ni à des citations sorties de leur contexte. Il n’a jamais ouvert La Critique de la raison pure, ni L’Être et le Néant. Il n’a pas lu Aristote, pas plus que Socrate — dont on sait d’ailleurs qu’il n’a rien écrit, ce qui devrait inciter à une certaine humilité. Il n’a pas médité Sénèque sur la brièveté de la vie.

Ce que la sociologie appelle, sans ironie, un capital

Ce comportement a un nom savant, et il est utile de le connaître — non pas pour l’exhiber à son tour, mais parce qu’il décrit exactement le mécanisme à l’œuvre. Pierre Bourdieu a donné à ce phénomène le nom de capital culturel : les connaissances, les compétences, les diplômes, les références artistiques fonctionnent comme une monnaie qui, exactement comme l’argent, se possède, s’accumule, se transmet en famille et procure un avantage.

Le point le plus corrosif de l’analyse est le suivant : ce capital rapporte un « profit de distinction ». Autrement dit, sa fonction sociale n’est pas seulement de comprendre le monde, elle est de se différencier des autres. Les goûts et les références ne sont pas simplement classés sur une échelle : ils sont eux-mêmes classants, ils servent à situer celui qui les affiche. Et Bourdieu ajoute, avec une lucidité désagréable, que ce profit s’accompagne d’un autre, plus intime : le fait de se sentir justifié d’exister.

Voilà pourquoi le mépris culturel est si tenace : il ne sert pas à transmettre, il sert à se rassurer. Celui qui cite pour écraser ne cherche pas à ce que vous compreniez. Il cherche à ce que vous constatiez la distance. Et il n’a donc, structurellement, aucun intérêt à ce que cette distance se réduise.

À distinguer soigneusement. La critique du mépris culturel n’est pas une critique de la culture. Bourdieu lui-même, fils d’un facteur béarnais devenu professeur au Collège de France, n’a jamais soutenu qu’il fallait renoncer au savoir : il a montré à qui il profitait, ce qui est exactement le contraire.

Ce qu’il faut lui rappeler

Alors, que lui rappeler ? Non pas pour l’écraser à son tour, mais pour rétablir une vérité simple : la culture n’est pas un capital de distinction, c’est un cheminement. Socrate disait : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien. » Cette formule n’est pas une coquetterie, c’est le fondement de toute démarche intellectuelle honnête. Aristote, lui, enseignait que la vertu est un équilibre, et que le savoir véritable suppose l’humilité de celui qui apprend. Sénèque, enfin, rappelait que ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, mais parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles.

Il existe d’ailleurs un test très simple, qui ne demande aucune érudition et qui départage en une phrase le lecteur du perroquet : demander une reformulation. Celui qui a lu peut dire la même chose autrement, avec ses mots, plus court ou plus long, avec un exemple. Celui qui a seulement retenu ne peut que répéter. La culture réelle est élastique ; la culture d’affichage est rigide.

Mais l’ignorance n’est pas une vertu

Attention : il ne s’agit pas ici de donner des excuses à ceux qui refuseraient de s’instruire. L’ignorance n’est pas une vertu. Ce n’est pas parce que certains intellectuels sont arrogants qu’il faut renoncer à la lecture, à l’effort, à la curiosité. Le message n’est pas : « Puisque eux ne lisent pas, pourquoi le ferais-je ? » Le message est : « Puisqu’eux se trompent sur le sens de la culture, apprenons à notre tour, mais sans leur mépris. »

C’est une nuance que le débat public perd régulièrement. Dénoncer l’arrogance des sachants glisse très vite vers la disqualification du savoir lui-même — « tous des donneurs de leçons » — et cette pente-là ne libère personne. Elle laisse simplement le terrain à ceux qui ont déjà les références, et qui se garderont bien de les partager. Renoncer à s’instruire pour punir les arrogants, c’est leur donner raison.

La vraie culture ne rend pas arrogant. Elle rend humble, parce qu’elle révèle l’immensité de ce que nous ignorons. Elle ne sert pas à écraser l’autre, mais à l’éclairer. Elle ne se mesure pas au nombre de noms que l’on peut citer, mais à la profondeur de la réflexion que l’on peut mener. Elle n’est pas une arme, elle est une lampe.

Alors, la prochaine fois que quelqu’un vous regardera de haut parce que vous n’avez pas lu tel ou tel auteur, demandez-lui simplement : « Et vous, qu’en avez-vous compris ? » La réponse en dira long.

Sources : Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Éditions de Minuit, 1979 ; Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction, 1970 ; Platon, Apologie de Socrate ; Sénèque, Lettres à Lucilius.

Dossier — Le rapport au savoir

Socrate n’avait pas Instagram

Si les grands penseurs ont commencé par observer, alors la question devient très concrète : qu’est-ce que cela change pour nous, ici, dans un monde de notifications et de citations copiées-collées ? Le marché d’Athènes existe toujours — il a seulement changé de support, et il est devenu beaucoup plus difficile d’y rencontrer quelqu’un qui pense autrement.

Reprenons. On a dit que Socrate n’avait rien écrit, qu’Aristote avait observé les cités et les animaux, que Sénèque avait tiré sa sagesse de la cour de Néron. Bien. Mais qu’est-ce que cela change pour nous, aujourd’hui, dans un monde de notifications, de débats en ligne, de diplômes affichés et de citations copiées-collées ?

Tout.

Le marché d’Athènes, c’est votre fil d’actualité

Socrate passait ses journées à interroger les passants. Il ne lisait pas de livres — il n’y en avait presque pas. Il écoutait, il questionnait, il confrontait les contradictions. Aujourd’hui, le marché d’Athènes, c’est votre fil d’actualité, votre groupe de messagerie, la conversation de comptoir, le commentaire sous une publication. Les mêmes prétentions au savoir, les mêmes certitudes non examinées, les mêmes peurs, les mêmes vanités. Socrate n’aurait pas eu besoin d’une bibliothèque pour faire son travail : il lui aurait suffi de faire défiler l’écran.

Une différence, pourtant, et elle est de taille. L’agora athénienne était lente, physique, et contradictoire par construction : on ne pouvait pas quitter la place publique sans croiser quelqu’un qui pensait autrement. Le fil d’actualité, lui, est optimisé pour vous montrer ce qui vous retient — c’est-à-dire, le plus souvent, ce qui vous conforte ou ce qui vous indigne. La matière première est la même : des humains qui croient savoir. L’environnement, lui, travaille contre l’examen plutôt que pour lui. Il faut donc aujourd’hui un effort délibéré pour reconstituer ce que l’agora offrait gratuitement : la rencontre avec la contradiction.

Celui qui prétend avoir « la conscience critique » parce qu’il a lu trois articles de vulgarisation et regardé une vidéo de vingt minutes, Socrate l’aurait démonté en cinq questions. Non pas pour l’humilier, mais pour lui montrer qu’il ne sait pas ce qu’il croit savoir. C’est exactement ce que nous pouvons faire aujourd’hui : non pas citer Kant pour écraser, mais poser des questions simples à ceux qui méprisent. « Tu dis que les gens sont incultes. Qu’as-tu lu toi-même ? Qu’en as-tu retenu ? Peux-tu l’expliquer sans le répéter ? »

La méthode, en une ligne. Socrate ne réfutait pas, il demandait des précisions. C’est beaucoup plus difficile à esquiver qu’une objection : on peut ignorer une contradiction, on peut rarement ignorer trois fois de suite la question « qu’est-ce que tu entends exactement par là ? ».

Aristote observait les constitutions ; vous pouvez observer votre mairie

Aristote a étudié cent cinquante-huit constitutions grecques pour écrire sa Politique. Il n’a pas attendu d’avoir tout lu pour observer. Aujourd’hui, on peut faire pareil à une échelle minuscule. Regardez comment fonctionne votre conseil municipal. Écoutez les débats sur le budget. Observez comment les décisions se prennent, qui parle, qui se tait, qui profite. Vous n’avez pas besoin d’avoir lu Machiavel pour remarquer que le pouvoir a ses ruses. Vous n’avez pas besoin d’avoir lu Bourdieu pour voir que l’école reproduit parfois les inégalités. Vous pouvez le constater, puis chercher les mots des autres pour le dire. Mais l’observation vient d’abord.

L’avantage, aujourd’hui, est considérable et largement inexploité : les séances de conseil municipal sont publiques, les délibérations sont en ligne, les budgets sont téléchargeables, les comptes des collectivités sont consultables. Aristote devait voyager pendant des années pour rassembler ses constitutions. Vous avez le même matériau à portée de clic, pour votre commune, et presque personne ne le regarde. Ce n’est plus l’accès au réel qui manque, c’est l’attention qu’on accepte de lui donner.

Pareil pour le travail. Aristote aurait observé les rapports de force dans une entreprise, les stratégies d’évitement, les petites lâchetés et les grands courages. Vous pouvez le faire aussi. Pas besoin d’avoir lu Le Capital pour voir que celui qui possède l’outil de production n’est pas dans la même position que celui qui vend sa force de travail. Marx l’a théorisé, mais l’expérience le montre tous les jours.

Sénèque conseillait Néron ; vous gérez des conflits autrement plus ordinaires

Sénèque a vu de près la folie du pouvoir, les trahisons, les deuils, les renoncements. Ses lettres sur la brièveté de la vie ne viennent pas d’un livre : elles viennent d’avoir vu des hommes courir après des choses vaines et mourir sans avoir vécu. Aujourd’hui, vous n’êtes pas conseiller d’un empereur, mais vous avez votre propre cour : votre famille, vos collègues, vos amis, vos réseaux. Vous voyez des gens s’épuiser au travail pour des reconnaissances qui ne viennent jamais. Vous voyez des gens se disputer pour des héritages ridicules. Vous voyez des gens mourir sans avoir dit ce qu’ils avaient à dire.

Sénèque n’a pas inventé cela dans un bureau. Il l’a vu. Vous le voyez aussi. La différence, c’est qu’il a pris le temps d’en tirer une leçon, et de l’écrire. Vous pouvez faire pareil, à votre échelle : non pas écrire un traité, mais tirer une leçon de ce que vous observez, et la partager.

Mais alors, à quoi servent les livres ?

À ne pas réinventer la roue. À donner des mots à ce qu’on ressent confusément. À éviter les impasses où d’autres sont tombés. Lire Kant, c’est dialoguer avec un homme qui a observé son siècle et en a tiré une pensée rigoureuse. Lire Sartre, c’est écouter un homme qui a regardé la guerre, l’engagement, la liberté, et en a fait une philosophie. Mais lire ne remplace pas voir. Et citer ne remplace pas penser.

Il y a d’ailleurs une fonction des livres que l’observation directe ne remplira jamais : ils vous protègent de votre propre échantillon. Ce que vous voyez, vous le voyez d’un seul endroit, dans un seul métier, dans une seule ville, à une seule époque. Un livre, c’est l’observation de quelqu’un qui n’était pas à votre place. Ce n’est pas une autorité au-dessus de votre expérience : c’est une autre expérience, qui vient corriger l’angle mort de la vôtre.

Ce qu’il faut rappeler à celui qui méprise

À celui qui regarde de haut parce qu’il a des références — souvent mal assimilées —, rappelez-lui trois choses :

  1. Vos auteurs n’ont pas commencé par citer. Ils ont commencé par regarder. Socrate interrogeait les passants. Aristote observait les animaux et les cités. Sénèque vivait dans la cour de Néron. Vous qui les citez, qu’avez-vous observé vous-même ?
  2. Une référence sans compréhension est un perroquet. Répéter « Kant dit que… » sans avoir compris ce que Kant a voulu dire, ce n’est pas de la culture, c’est de la décoration. La vraie culture se voit à la capacité d’expliquer, de reformuler, de discuter. Pas à la capacité de citer.
  3. Le mépris est le contraire de la philosophie. Socrate n’a jamais méprisé ses interlocuteurs. Il les a poussés à penser. Aristote n’a pas méprisé les artisans : il les a observés. Sénèque n’a pas méprisé les faibles : il a cherché à les aider. Un philosophe qui méprise n’est pas un philosophe : c’est un vaniteux.

Ce qu’il faut rappeler à celui qui croit ne pas avoir de références

À celui qui se croit trop ignorant pour penser, rappelez-lui trois choses :

  1. Vous avez le monde sous les yeux. Vous avez votre travail, votre quartier, votre famille, vos galères, vos joies. C’est la matière première de toute pensée. Socrate n’avait pas plus que vous.
  2. Les livres sont des outils, pas des passeports. Vous n’avez pas besoin de lire toute la bibliothèque pour commencer à réfléchir. Commencez par observer, puis cherchez les auteurs qui parlent de ce que vous avez vu. Vous comprendrez mieux Platon après avoir observé un démagogue en action. Vous comprendrez mieux Sénèque après avoir vécu un deuil.
  3. L’humilité n’est pas l’ignorance. Dire « je ne sais pas encore » n’est pas une honte. C’est le point de départ de toute pensée. Socrate disait : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien. » Ce n’est pas une excuse pour ne rien apprendre. C’est une invitation à apprendre mieux.

Conclusion

Aujourd’hui, on peut philosopher partout : dans un bus, sur un chantier, dans une cuisine, derrière un écran. Il n’y a pas besoin d’avoir lu Kant pour remarquer que l’homme est parfois cruel, ni Sartre pour sentir que la liberté est lourde à porter. Mais il n’y a pas non plus d’excuse pour ne pas chercher à comprendre. La culture n’est pas un trésor à exhiber, ni un mur pour exclure. C’est une lampe qu’on allume pour voir plus loin — et pour éclairer les autres, pas pour les aveugler.

Sources : Platon, dialogues socratiques ; Aristote, Politique ; Sénèque, De la brièveté de la vie ; Karl Marx, Le Capital ; Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction, 1970.

Dossier — Le rapport au savoir

Je suis philosophe et je ne sais même pas qui est Socrate

Un texte à la première personne, volontairement frontal, qui pousse jusqu’au bout la thèse du savoir d’expérience : on n’a besoin d’aucune autorisation pour penser. Il est publié ici tel quel, avec son objection — car c’est en la posant que le dossier devient intéressant.

On m’a dit un jour : « Tu devrais lire Socrate. » J’ai répondu : « Qui ça ? » On m’a regardé comme si j’avais insulté la marraine de mon enfant. J’ai haussé les épaules. Je n’ai pas besoin de savoir qui était Socrate pour faire ce qu’il faisait.

Car qu’est-ce qu’il faisait, Socrate ? Je l’ignore. Mais je sais ce que je fais, moi. Je pose des questions. Je ne gobe pas ce qu’on me dit. Je regarde les gens autour de moi et je vois leurs contradictions. Je vois le type qui crache sur les riches et qui rêve de le devenir. Je vois la fille qui dit « je suis libre » et qui n’ose pas contredire son groupe. Je vois le collègue qui parle de mérite et qui a hérité de l’appartement de ses parents. Je le vois. Je le note. Je le vis.

Ça, c’est de la philosophie. Pas besoin de diplôme. Pas besoin de bibliothèque. Pas besoin de savoir que Socrate a existé.

Le philosophe, c’est celui qui refuse de s’endormir

Aujourd’hui, être philosophe, ce n’est pas citer des noms. C’est refuser de s’endormir. C’est regarder le monde tel qu’il est, pas tel qu’on nous le raconte. C’est entendre une info et se demander : « Qui me dit ça ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il gagne à ce que je le croie ? » C’est voir une publicité et comprendre qu’on essaie de me vendre une identité, pas un produit. C’est entendre un politicien et repérer le moment exact où il change de sujet parce qu’il est coincé.

Le philosophe moderne, c’est celui qui ne se laisse pas avoir. Pas par les puissants. Pas par les médias. Pas par ses propres émotions. Pas par ses propres désirs. Il se méfie de lui-même autant que des autres. Il sait qu’il peut se mentir. Il sait qu’il peut se tromper. Alors il vérifie. Il doute. Il questionne.

Je n’ai pas lu Kant. Mais j’ai vu des gens se mentir.

On me dit : « Tu ne peux pas philosopher sans avoir lu Kant. » Vraiment ? Kant a écrit sur la morale. Moi, j’ai vu mon voisin dire qu’il fallait être honnête et frauder le fisc. J’ai vu ma collègue dire qu’elle aimait son mari et le tromper. J’ai vu mon père dire qu’il fallait économiser et tout dépenser au casino. J’ai vu la morale en action, et j’ai vu qu’elle ne tenait pas toujours. Kant a mis des mots savants là-dessus. Moi, j’ai vu. Et j’ai compris.

On me dit : « Tu ne peux pas philosopher sans avoir lu Sartre. » Vraiment ? Sartre a écrit sur la liberté. Moi, j’ai vu des gens dire « je n’ai pas le choix » alors qu’ils avaient le choix. J’ai vu des gens dire « c’est la faute des autres » alors qu’ils s’étaient sabotés eux-mêmes. J’ai vu des gens dire « je suis comme ça » alors qu’ils avaient juste peur de changer. J’ai vu la liberté en action, et j’ai vu qu’elle faisait peur. Sartre a mis des mots savants là-dessus. Moi, j’ai vu. Et j’ai compris.

On me dit : « Tu ne peux pas philosopher sans avoir lu Aristote. » Vraiment ? Aristote a écrit sur le bonheur. Moi, j’ai vu des gens courir après l’argent et être malheureux. J’ai vu des gens courir après la reconnaissance et être seuls. J’ai vu des gens courir après le plaisir et être vides. J’ai vu le bonheur en action, et j’ai vu qu’il ne s’achète pas. Aristote a mis des mots savants là-dessus. Moi, j’ai vu. Et j’ai compris.

Le savoir, ce n’est pas dans les livres. C’est dans la vie.

Je ne dis pas qu’il ne faut pas lire. Je dis que lire ne remplace pas voir. Un livre, c’est l’observation de quelqu’un d’autre, mise en mots. C’est utile. C’est précieux. Mais ça ne remplace pas votre propre regard. Vous pouvez lire dix livres sur l’amour et ne rien comprendre à votre propre couple. Vous pouvez lire dix livres sur la politique et ne rien comprendre à votre propre quartier. Vous pouvez lire dix livres sur la liberté et ne rien comprendre à votre propre vie.

La philosophie, ce n’est pas ce qu’on sait. C’est ce qu’on fait avec ce qu’on voit.

Le vrai philosophe, c’est celui qui vit sa pensée

Je connais des gens qui ont lu tous les philosophes et qui vivent comme des esclaves. Ils savent tout sur la liberté, mais ils n’osent pas quitter un travail qui les détruit. Ils savent tout sur l’amour, mais ils n’osent pas dire à leur partenaire qu’ils ne l’aiment plus. Ils savent tout sur la mort, mais ils n’osent pas vivre. Ils ont la tête pleine et la vie vide.

Et je connais des gens qui n’ont rien lu et qui vivent en philosophes. Ils ne savent pas qui est Kant, mais ils sont honnêtes. Ils ne savent pas qui est Sartre, mais ils assument leurs choix. Ils ne savent pas qui est Aristote, mais ils cherchent le bonheur sans écraser les autres. Ils ont la tête simple et la vie pleine.

Qui est le plus philosophe ? Celui qui sait citer, ou celui qui sait vivre ?

Je suis Socrate sans le savoir

On me dit : « Tu ne connais même pas Socrate. » C’est vrai. Mais Socrate non plus ne connaissait pas Socrate. Il ne savait pas qu’on écrirait des livres sur lui. Il ne savait pas qu’on le citerait pendant deux mille ans. Il faisait juste ce qu’il avait à faire : il posait des questions, il dérangeait, il cherchait.

Moi aussi. Je pose des questions. Je dérange. Je cherche. Je ne sais pas si je suis philosophe. Je ne sais pas si je suis socratique. Je ne sais même pas si Socrate a existé. Mais je sais que je ne me laisse pas endormir. Je sais que je regarde le monde. Je sais que je pense par moi-même.

Ça me suffit.

L’objection honnête. Il y en a une, et il faut l’entendre : penser seul, c’est prendre le risque de refaire les erreurs que d’autres ont déjà faites, et de ne jamais savoir qu’on les refait. Le regard direct sur le monde est un point de départ irremplaçable. Il devient un enfermement le jour où il refuse d’être corrigé par ce que d’autres ont vu ailleurs.

Ce que je dis à ceux qui me méprisent

À ceux qui me regardent de haut parce que je n’ai pas lu leurs auteurs, je dis : Regardez ma vie, pas ma bibliothèque. Regardez si je suis libre. Regardez si je suis honnête. Regardez si je suis vivant. Regardez si je pense. Regardez si je questionne. Regardez si je refuse de me mentir.

Et vous ? Vous avez lu. Mais est-ce que vous vivez ? Vous savez citer. Mais est-ce que vous pensez ? Vous connaissez Socrate. Mais est-ce que vous faites ce qu’il faisait ?

La philosophie, ce n’est pas un savoir. C’est une pratique. Ce n’est pas un diplôme. C’est une posture. Ce n’est pas un héritage. C’est une invention quotidienne.

Je suis peut-être un Socrate des temps modernes. Ou peut-être que je ne suis rien. Mais je suis éveillé. Et ça, personne ne peut me l’enlever.

Texte d’opinion. Références évoquées : Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique ; Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme ; Aristote, Éthique à Nicomaque ; Platon, Apologie de Socrate.

Dossier — Le rapport au savoir

« Rapport au savoir » : la notion qui a déplacé la question de l’échec scolaire

Bernard Charlot est mort le 3 décembre 2025. Il laisse un déplacement de regard dont on mesure mal la portée : cesser de demander ce qui manque à l’élève, et commencer à demander quel sens tout cela a pour lui. Une notion forgée pour tenir ensemble deux choses que le débat public oppose sans cesse — le poids du milieu social et la liberté d’une trajectoire.

Les quatre textes qui précèdent posent tous, à leur manière, la même question : qui a le droit de dire qu’il sait ? Cette question, un chercheur français en a fait le centre de trente années de travail, et lui a donné un nom qui a fini par s’imposer dans toute la recherche francophone en éducation : le rapport au savoir.

Bernard Charlot est mort le 3 décembre 2025 à Aracaju, au Brésil, à l’âge de 81 ans. Normalien, agrégé de philosophie en 1968, professeur de sciences de l’éducation à l’université Paris 8 de 1987 à 2003, il avait fondé en 1987 l’équipe de recherche ESCOL — Éducation, socialisation et collectivités locales — et poursuivi ses travaux au Brésil à partir de 2003. Le laboratoire CIRCEFT-ESCOL et l’Association des enseignants et chercheurs en sciences de l’éducation lui consacrent une journée d’hommage le 12 octobre 2026. Ce numéro de La Revue est l’occasion de reprendre, simplement, ce qu’il a changé.

Le problème de départ : pourquoi « l’échec scolaire » est une mauvaise question

Dans les années 1980, la sociologie de l’éducation est dominée par la théorie de la reproduction : si les enfants de milieux populaires échouent plus souvent, c’est parce que l’école valorise le capital culturel des classes dominantes. L’analyse est puissante — c’est celle de Bourdieu et Passeron — et elle est en grande partie juste.

Mais Charlot lui adresse une objection redoutable : elle explique très bien pourquoi certains groupes réussissent moins, et très mal pourquoi, à l’intérieur de ces groupes, certains élèves réussissent quand même. Une histoire scolaire, écrivait-il en 1992 à propos de deux collèges de banlieue, n’est jamais jouée d’avance. Surtout, une théorie qui ne parle que de handicap et de manque finit par produire, chez ceux qu’elle décrit, exactement l’effet qu’elle dénonce : elle stigmatise et elle démobilise.

D’où le déplacement. Plutôt que de partir de ce qui manque à l’élève, Charlot propose de partir de ce que l’élève fait, de ce qu’il vit, de l’interprétation qu’il donne au monde et à sa présence en classe. Non pas « que lui manque-t-il ? », mais « quel sens cela a-t-il pour lui ? ».

Ce que le mot veut dire exactement

La définition tient en quelques lignes, et il vaut la peine de les lire lentement. Le rapport au savoir est une relation qui fonctionne comme un processus se déroulant dans le temps, et qui implique des activités. Pour qu’il y ait activité, il faut que l’enfant se mobilise. Et pour qu’il se mobilise, il faut que la situation présente pour lui du sens.

Trois mots portent tout l’édifice :

  • Relation — le savoir n’est pas un objet qu’on possède ou qu’on ne possède pas. C’est quelque chose avec quoi on entretient un lien, et ce lien a une histoire, une couleur affective, des enjeux d’identité.
  • Mobilisation — Charlot la distingue soigneusement de la motivation. On motive quelqu’un de l’extérieur ; on se mobilise soi-même, de l’intérieur, parce qu’on a une raison de le faire.
  • Sens — c’est la condition de tout le reste. Un élève qui ne voit pas ce que l’école a à voir avec sa vie ne se mobilisera pas, quel que soit le talent de l’enseignant.

À quoi Charlot ajoutait une formule qu’il a défendue jusqu’au bout, et qu’il appelait l’équation pédagogique fondamentale : apprendre = activité intellectuelle + sens + plaisir. Retirez un des trois termes et l’apprentissage devient un exercice de conformité.

Les rapports que les élèves entretiennent avec les savoirs et les apprentissages sont singuliers, mais leur rapport au savoir est social. Bernard Charlot, « Le rapport au savoir »

Singulier et social à la fois

Cette phrase est le nœud de toute l’affaire, et c’est elle qui permet de sortir du faux débat entre « c’est la faute de la société » et « c’est une question de volonté individuelle ».

Singulier : chaque élève construit son propre rapport au savoir, à partir de son histoire, de ce qu’on lui a dit, de ce qu’il a compris de sa place. Deux enfants de la même famille n’ont pas le même. Social : ce rapport singulier ne se construit pas hors des rapports sociaux. Il se forme dans une famille, un quartier, une classe, un ensemble d’attentes, un horizon de possibles que le milieu rend plus ou moins étroit.

L’un n’annule pas l’autre. Le déterminisme social est réel et la trajectoire individuelle n’est pas écrite d’avance : c’est exactement pour tenir les deux bouts ensemble que la notion a été forgée.

Ce que cela change pour un enseignant, un parent, un tuteur

Charlot identifiait un piège qu’il appelait, avec une image parlante, les « machines infernales à retardement ». Pour aider un élève en difficulté sur une tâche précise, un enseignant prend appui sur le rapport au savoir que cet élève a déjà — souvent un rapport de conformité : faire ce qu’on demande, appliquer la consigne, rendre le devoir. Cela fonctionne : à court terme, l’élève s’en sort. Mais on l’enfonce ainsi dans un rapport au savoir qui, à long terme, produit l’échec.

Le drame tient à une question d’horizon : le court terme, celui de la fin de l’année scolaire, est le seul terme qu’un enseignant, seul dans sa classe, peut réellement maîtriser. Le piège n’est donc pas une faute professionnelle, c’est un effet de structure.

Le test, pour n’importe quel accompagnement. Après une séance, une question suffit : est-ce que je viens d’aider cet élève à réussir l’exercice, ou est-ce que je viens de l’aider à comprendre pourquoi il le fait ? Les deux sont utiles. Seule la seconde déplace le rapport au savoir.

Le lien avec ce dossier

On voit maintenant pourquoi cette notion éclaire les textes qui précèdent. Quand quelqu’un affirme « je n’ai pas lu Kant mais j’ai vu des gens se mentir », il ne dit pas seulement qu’il préfère l’expérience aux livres. Il dit que le savoir livresque, tel qu’il lui a été présenté, n’a jamais fait sens pour lui — et qu’il s’est construit ailleurs un rapport au savoir qui fonctionne, lui.

Et quand quelqu’un cite trois noms pour écraser son interlocuteur, il n’exhibe pas un savoir : il exhibe un rapport au savoir, celui qui consiste à posséder des objets intellectuels et à en tirer une position. Dans les deux cas, ce n’est pas le contenu du savoir qui est en jeu. C’est la relation que chacun entretient avec lui. C’est précisément ce que la notion permet de voir.

Sources : Bernard Charlot, Du rapport au savoir. Éléments pour une théorie, Anthropos, 1997 ; B. Charlot, É. Bautier, J.-Y. Rochex, École et savoir dans les banlieues… et ailleurs, Armand Colin, 1992 ; B. Charlot, « Rapport au savoir et rapport à l’école dans deux collèges de banlieue », Sociétés contemporaines, 1992 ; B. Charlot, « Le rapport au savoir », in Éducation et formation ; hommages du Café pédagogique, du GFEN, de l’AECSE et de l’OZP, décembre 2025 ; CIRCEFT-ESCOL, journée d’hommage du 12 octobre 2026.

Dossier — Le rapport au savoir

« Apprendre à l’école » et « apprendre la vie » : ce que les élèves disent eux-mêmes

Quand on demande à des collégiens ce qu’ils apprennent, beaucoup séparent spontanément deux mondes : les leçons d’un côté, la vie de l’autre. Ils vont à l’école pour avoir un métier, pas pour savoir. Ce n’est ni de la paresse ni un malentendu : c’est une réponse rationnelle au sens qu’on leur a donné de l’école — et c’est là que tout se joue.

Au début des années 1990, l’équipe ESCOL mène une enquête dans des collèges et des écoles primaires de banlieue. La méthode est simple et elle n’avait presque jamais été employée sur ce sujet : plutôt que de mesurer des résultats, on demande aux élèves eux-mêmes ce qu’ils font à l’école, ce qu’ils y apprennent, et pourquoi ils y vont. Les réponses ont surpris les chercheurs — et elles devraient encore nous surprendre aujourd’hui.

Deux mondes, deux verbes

De nombreux jeunes de milieux populaires distinguent spontanément deux registres. D’un côté, « apprendre à l’école » : les leçons, les matières, les contrôles. De l’autre, « apprendre la vie » : ce qu’on comprend en observant sa famille, son quartier, ses amis, ses propres épreuves. Aux apprentissages scolaires, ils opposent la vie, qui leur permet de réfléchir sur leur propre expérience et de la confronter à des principes et à des règles tirés de leur environnement.

Le lecteur du premier article de ce dossier aura reconnu quelque chose. C’est, presque mot pour mot, la position de celui qui dit « je n’ai pas lu Kant mais j’ai vu des gens se mentir ». À cette différence près : ici, ce ne sont pas des adultes qui revendiquent une posture. Ce sont des enfants de onze ou douze ans qui décrivent, sans y voir de polémique, la façon dont leur monde est organisé.

Et le constat le plus dérangeant de l’enquête est celui-ci : ces élèves ont souvent des comportements de conformité en classe, au détriment d’une mobilisation sur les savoirs. Ils font ce qu’on leur demande. Ils remplissent les cases. Ils ne sont ni agités ni opposants. Mais ils ne sont pas engagés dans le savoir lui-même — ils sont engagés dans la tâche.

« Pour avoir un bon métier »

Interrogés sur la raison d’être de l’école, ces jeunes répondent massivement en termes d’avenir plus qu’en termes de savoir : on va à l’école pour avoir un métier, pour ne pas finir au chômage, pour « réussir ». Ce n’est pas une réponse absurde — c’est même celle que leur tiennent leurs familles et, très souvent, l’institution elle-même.

Mais elle a une conséquence logique implacable. Si l’école sert à obtenir un diplôme, alors ce qui compte, c’est le diplôme, pas le contenu. Et si ce qui compte, c’est le diplôme, alors tout ce qui n’est pas noté est du temps perdu, et la meilleure stratégie consiste à produire le comportement attendu au moindre coût. La conformité n’est pas de la paresse : c’est une réponse rationnelle à la façon dont le sens de l’école a été présenté.

Le paradoxe à retenir. Dire à un enfant « travaille bien à l’école, tu auras un bon métier » est la phrase la plus bienveillante du monde. C’est aussi celle qui installe le rapport le plus fragile au savoir : elle fait du savoir un moyen, et un moyen se remplace dès qu’on trouve un raccourci.

Apprendre pour être, se singulariser, entrer en relation

À cette logique utilitaire, Charlot oppose une autre lecture de ce qui se joue dans l’acte d’apprendre. On apprend pour se construire soi-même, pour devenir quelqu’un de singulier, et pour entrer en relation avec les autres. Aucune éducation n’est possible si le sujet ne s’investit pas lui-même dans le processus qui l’éduque : toute éducation suppose le désir, comme force qui entretient le processus.

Ce qui manque, dans le rapport utilitaire, ce n’est donc pas l’effort — ces élèves travaillent souvent beaucoup. C’est le désir, au sens précis d’un investissement personnel dans le contenu. On peut passer dix ans à l’école sans jamais avoir eu, une seule fois, envie de savoir quelque chose pour la raison qu’on voulait le savoir.

La définition de « ce qui est utile » n’est pas la même pour tous

Il faut ici se garder d’une lecture condescendante, dans laquelle Charlot n’est jamais tombé. Le rapport utilitaire au savoir n’est pas une pathologie des milieux populaires : il est la réponse rationnelle de familles pour qui le diplôme est effectivement le seul levier disponible, dans un contexte où l’erreur ne pardonne pas.

Les familles favorisées peuvent se permettre un rapport gratuit au savoir — lire pour le plaisir, s’intéresser à ce qui ne sert à rien, prendre une année pour chercher — précisément parce qu’elles disposent d’un filet. Charlot le disait autrement : la définition de ce qui est « utile » de savoir diverge selon les sujets. Et il ajoutait qu’il ne fallait pas seulement sortir les enfants d’origine populaire de leur enfermement dans un type de rapport au savoir, mais aussi sortir les enfants des familles favorisées de l’enfermement dans le leur — celui qui leur assure la réussite sans jamais leur faire rencontrer le savoir.

Ce que cela veut dire pour l’accompagnement

Si le rapport au savoir se construit dans le sens qu’on donne à l’activité, alors une bonne partie du travail d’accompagnement consiste à travailler ce sens — et non seulement la méthode.

  • Nommer ce qu’on est en train de faire. Un exercice dont on ne sait pas de quoi il est l’exercice est une tâche, pas un apprentissage.
  • Partir de ce que l’élève a déjà observé. C’est la ressource que les enquêtes d’ESCOL révèlent et que l’école utilise le moins : ces jeunes ne manquent pas d’expérience du monde, ils manquent d’occasions de la mettre en rapport avec ce qu’on leur enseigne.
  • Accepter la question « à quoi ça sert ? ». Elle est souvent reçue comme une provocation. C’est en réalité la question la plus sérieuse qu’un élève puisse poser, et y répondre par « ça sert au contrôle » revient à confirmer que ça ne sert à rien.

Charlot n’a jamais prétendu que cela réglait les inégalités — il a passé sa vie à répéter que le rapport au savoir était social. Mais il a montré qu’il existait, entre le fatalisme sociologique et l’exhortation à l’effort individuel, un espace de travail réel. Cet espace, c’est le sens.

Sources : Bernard Charlot, « Le rapport au savoir en milieu populaire : “apprendre à l’école” et “apprendre la vie” » ; B. Charlot, « Rapport au savoir et rapport à l’école dans deux collèges de banlieue », Sociétés contemporaines, 1992 ; B. Charlot, É. Bautier, J.-Y. Rochex, École et savoir dans les banlieues… et ailleurs, 1992 ; B. Charlot, Du rapport au savoir, Anthropos, 1997, p. 60 ; entretien de B. Charlot repris par la FSU-SNUipp, décembre 2025.

Dossier — Le rapport au savoir

Quand la réponse arrive avant la question

Neuf élèves de seconde sur dix utilisent une IA générative pour leurs devoirs. Le débat s’est focalisé sur la triche — probablement le plus petit des enjeux. La vraie question est ailleurs : que devient l’apprentissage quand l’inconfort de ne pas savoir, qui est le moteur même de la recherche, disparaît en trois secondes ?

Tout ce dossier tourne autour d’une tension ancienne : le savoir vient-il des livres ou de l’expérience, des maîtres ou du monde ? En trois ans, une troisième réponse s’est installée dans la vie de presque tous les élèves français, et personne ne l’avait prévue. Le savoir vient désormais, pour beaucoup, d’une machine qui répond.

L’ampleur, en chiffres

Les données de 2026 ne laissent plus de place au débat sur l’existence du phénomène :

  • Selon l’Inspection générale de l’Éducation nationale, 90 % des élèves de seconde reconnaissent utiliser une intelligence artificielle générative pour leurs devoirs.
  • L’enquête Ipsos réalisée pour l’EPITA en février 2026 montre que 92 % des étudiants français ont déjà utilisé l’IA dans le cadre de leurs études, et que près d’un sur deux s’en sert quotidiennement.
  • Le Baromètre du numérique 2026 du CRÉDOC indique que 68 % des 12-17 ans et 73 % des 18-24 ans y ont recours pour l’aide aux devoirs et aux apprentissages, alors que 48 % des Français, tous âges confondus, utilisent une IA générative — contre 20 % en 2023.

Ce n’est plus une innovation en cours de diffusion. C’est, pour une classe d’âge entière, la manière normale de faire un devoir.

Ce que la panique a manqué

Le débat public s’est immédiatement concentré sur la triche, et c’est probablement l’endroit où il y avait le moins à voir. Les données disponibles suggèrent que l’arrivée de l’IA n’a pas fait exploser le nombre de tricheurs : les élèves honnêtes continuent de l’être en examen. Sur les 1 208 cas de fraude recensés au baccalauréat 2025, 8,5 % étaient liés à un outil d’IA — en progression, mais loin du raz-de-marée annoncé.

Plus intéressant encore : la plupart des élèves ne demandent pas à l’IA de tout faire à leur place. Les usages sont plus variés que le cliché du devoir copié-collé — reformuler, expliquer autrement, vérifier, générer des exercices, débloquer un début.

Quant à la détection, elle constitue un échec technique documenté : les détecteurs se trompent environ une fois sur deux, et le jugement des enseignants n’est guère plus fiable, alors même que huit sur dix se disent capables de repérer un texte généré. Le cadre officiel du ministère en a tiré la conséquence : ces outils sont jugés peu fiables et leur usage n’est pas recommandé. Les bons élèves y sont mécaniquement les plus exposés, puisqu’un texte bien écrit ressemble à un texte de machine.

Déplacer la question. Si la fraude n’est ni massive ni détectable, alors le sujet n’est pas la fraude. Le sujet est ce qui arrive au rapport au savoir d’un élève qui obtient, sans délai et sans effort, une réponse plausible à n’importe quelle question.

Le sens avant la question

Reprenons l’équation défendue par Bernard Charlot : apprendre, c’est une activité intellectuelle, plus du sens, plus du plaisir. L’IA générative agit très précisément sur le premier terme, et de manière ambivalente sur les deux autres.

Sur l’activité intellectuelle, l’effet dépend entièrement du moment où l’outil intervient. Utilisé après un temps de recherche personnelle — pour vérifier, pour comparer sa réponse, pour demander une explication différente —, il prolonge l’activité. Utilisé avant, il la remplace : la question de l’élève n’a jamais eu le temps de se former qu’elle est déjà résolue.

Or c’est cette formation de la question qui constitue le cœur de l’apprentissage. Chercher, c’est passer par un état d’incertitude : je ne sais pas, je tâtonne, j’essaie une piste, elle échoue, j’en essaie une autre. Cet état est inconfortable, et c’est lui qui installe le savoir. Une machine qui supprime l’inconfort supprime aussi le mécanisme.

Le vrai risque n’est pas celui qu’on croit

Le risque n’est donc pas que les élèves deviennent ignorants — ils ont accès à plus d’informations exactes que n’importe quelle génération avant eux. Le risque est qu’ils construisent un rapport au savoir dans lequel savoir signifie « pouvoir obtenir la réponse », et non « avoir compris ».

Ce glissement est d’autant plus discret qu’il est invisible dans les résultats à court terme. Un devoir assisté est meilleur qu’un devoir non assisté. Les notes montent. Ce n’est qu’au moment où l’outil disparaît — épreuve sans matériel, oral, question imprévue, situation professionnelle réelle — que l’écart apparaît. Et il apparaît d’un coup.

Il y a là une résonance directe avec le reste de ce dossier. Le texte le plus frontal de ce numéro affirme : « la philosophie, ce n’est pas ce qu’on sait, c’est ce qu’on fait avec ce qu’on voit ». C’est exactement le critère qui permet de juger un usage de l’IA. Un élève qui fait quelque chose avec ce que la machine lui donne apprend. Un élève qui transmet ce que la machine lui donne n’apprend rien — et ce n’est pas un problème de morale, c’est un problème de mécanisme.

Une ligne de conduite tenable

Elle tient en trois règles, et elles ne demandent aucun outil de surveillance :

  1. Le brouillon avant la machine. Cinq minutes d’essai personnel, même raté, avant toute requête. Ce qui compte n’est pas la qualité de l’essai, c’est que la question se soit formée.
  2. La reformulation après la machine. Fermer l’écran et réexpliquer la réponse avec ses propres mots. Si c’est impossible, la réponse n’a pas été comprise, elle a été recopiée.
  3. La vérification systématique. Une IA générative produit des réponses plausibles, pas des réponses vraies ; le cadre officiel demande d’ailleurs que les élèves soient informés des biais et des hallucinations de ces outils.

Aucune de ces trois règles ne suppose d’interdire quoi que ce soit. Elles supposent seulement de rétablir, autour de l’outil, le temps d’incertitude qu’il a supprimé.

Sources : Inspection générale de l’Éducation nationale, chiffres repris par Journal du Geek, 27 mai 2026 ; Ipsos bva pour l’EPITA, « Les étudiants et l’intelligence artificielle », février 2026 ; CRÉDOC, Baromètre du numérique 2026 (Arcep, Arcom, CGE, ANCT), mars 2026 ; ministère de l’Éducation nationale, L’IA en éducation — Cadre d’usage, juin 2025 ; Bernard Charlot, Du rapport au savoir, 1997.

Dossier — Le rapport au savoir

Chercher n’est plus un effort — et c’est le vrai changement

Le premier usage de l’IA générative n’est pas d’écrire des devoirs : c’est de chercher de l’information. Or une IA n’est pas un moteur de recherche, et le passage de l’un à l’autre supprime trois gestes qu’on croyait acquis — choisir, situer, recouper. Quand un quart des lycéens accorde plus de crédit à une IA qu’aux sites d’information, ce n’est pas la crédulité qui est en cause : c’est l’autorité qui a changé de camp.

Il y a un déplacement plus discret que la question des devoirs, et probablement plus lourd de conséquences. Ce n’est pas la manière dont on rend un travail qui change : c’est la manière dont on cherche.

Le premier usage de l’IA n’est pas d’écrire, c’est de chercher

Le Baromètre du numérique 2026 apporte sur ce point un chiffre qui a été peu commenté : le premier usage de l’intelligence artificielle générative est la recherche d’information, cité par 73 % des utilisateurs. L’usage des moteurs de recherche classiques reste plus répandu — 59 % contre 28 % pour l’IA générative — mais l’écart se resserre, et il se resserre par le haut, chez les plus jeunes.

Le problème tient en une phrase, que le baromètre formule lui-même : une IA générative n’est pas un moteur de recherche. Un moteur de recherche vous renvoie des sources, que vous devez ensuite ouvrir, comparer, situer. Une IA générative vous renvoie une réponse, formulée, assurée, sans provenance visible sauf demande explicite. Ce ne sont pas deux versions d’un même outil : ce sont deux régimes de vérité différents.

Trois gestes qui disparaissent

L’accès traditionnel à l’information imposait trois opérations, qu’on remarquait à peine tant elles étaient devenues automatiques, et que la réponse générée fait disparaître d’un coup.

  • Choisir. Une page de résultats présente des sources concurrentes. Il faut décider laquelle ouvrir — et ce choix est déjà un acte intellectuel, même mal fait.
  • Situer. Une source a un nom, une date, une intention, parfois un intérêt à défendre. Savoir qui parle fait partie du savoir.
  • Recouper. Deux sources qui se contredisent obligent à trancher, donc à comprendre quelque chose de plus profond que la réponse elle-même.

Une réponse unique et fluide ne supprime pas l’information : elle supprime le travail sur l’information. Et c’est ce travail, précisément, que l’éducation aux médias et à l’information passe son temps à essayer d’installer.

Le déplacement de l’autorité

Ce qui frappe le plus, dans les enquêtes récentes, n’est pas l’usage mais la confiance. Chez les lycéens, 25 % accordent plus de crédit à ChatGPT qu’aux sites d’information. En 2026, 61 % des lycéens de terminale utilisent l’IA pour gérer leur orientation sur Parcoursup, et 23 % lui font davantage confiance qu’à la plateforme elle-même.

Prenons la mesure de ce dernier chiffre. Un élève préfère l’avis d’un modèle statistique, entraîné sur des textes hétérogènes et parfois périmés, à celui de la source officielle qui détient les données exactes de la procédure à laquelle il est inscrit. Ce n’est pas un problème de crédulité : c’est un transfert d’autorité épistémique. La machine gagne parce qu’elle répond à la question posée, dans la langue posée, immédiatement — et parce que l’institution, elle, oblige à chercher.

Ce qui fait autorité aujourd’hui. Ce n’est ni le diplôme de l’auteur, ni l’institution qui publie : c’est la disponibilité. Une source qui répond tout de suite, dans mes mots, l’emporte sur une source exacte qui demande un effort. C’est une bascule dont l’école n’a pas encore pris la mesure.

Le lien avec le mépris culturel

Il y a ici un retournement que ce dossier permet de voir, et qu’on aperçoit rarement. Pendant des siècles, l’accès au savoir a été un privilège matériel : il fallait des livres, une bibliothèque, du temps libre, et quelqu’un pour vous dire quoi lire. Ce privilège a fondé une grande partie du mépris culturel décrit ailleurs dans ce numéro — il était facile de regarder de haut celui qui n’avait pas les moyens d’accéder.

Cette barrière-là est tombée. N’importe qui peut aujourd’hui obtenir, gratuitement et en quelques secondes, une explication correcte de la morale kantienne. Mais l’accès n’est pas l’appropriation. Obtenir un résumé de Kant et avoir lu Kant ne produisent pas le même rapport au savoir — et la personne qui cite un résumé sans l’avoir compris se trouve exactement dans la position que le deuxième article de ce dossier décrit : celle du perroquet.

Autrement dit, la démocratisation de l’accès ne supprime pas la distinction. Elle la déplace vers ce qu’on fait de ce qu’on obtient — c’est-à-dire, très exactement, vers le rapport au savoir.

Ce qui reste à apprendre

Si chercher n’est plus un effort, alors il faut enseigner explicitement ce que le geste de chercher contenait sans qu’on ait besoin de le dire : d’où vient cette information, qui la produit, à quoi la comparer, et à quel moment décider qu’on a assez cherché. Ces compétences n’étaient pas enseignées parce qu’elles étaient imposées par l’outil. L’outil ne les impose plus. Ce qui n’est plus contraint doit être appris.

Sources : CRÉDOC, Baromètre du numérique 2026, publié mars 2026 ; VousNousIls, « 68 % des 12-17 ans utilisent l’IA pour les devoirs », 5 mars 2026 ; enquête Diplomeo, session Parcoursup 2026 ; ekole.fr, « Lycéens et IA : ce qui a changé entre 2025 et 2026 » ; Ipsos bva pour l’EPITA, février 2026.

Dossier — Le rapport au savoir

Les trois formes de rapport au savoir — et pourquoi il faut les trois

Le savoir comme système d’objets intellectuels, le savoir en situation et dans l’action, le savoir comme sens du monde. Charlot soutenait que l’école devait cultiver les trois chez tous les élèves. C’est la réponse la plus exigeante à la querelle qui traverse ce dossier : elle ne donne raison ni à celui qui a lu, ni à celui qui a vu.

Ce dossier s’est ouvert sur une querelle : faut-il avoir lu pour avoir le droit de penser ? Il serait facile de la refermer par un compromis mou — un peu de livres, un peu d’expérience, chacun son chemin. Charlot a proposé beaucoup mieux, et sa réponse mérite d’être connue parce qu’elle ne donne raison à personne.

Il distinguait trois formes de rapport au savoir, et soutenait que l’école devrait cultiver les trois chez tous les élèves — pas une seule, et pas une par catégorie sociale.

Première forme : le savoir comme système d’objets intellectuels

C’est le savoir constitué : des notions, des théories, des œuvres, des démonstrations. Il existe indépendamment de celui qui l’apprend, il a ses règles propres, il s’organise en disciplines. Apprendre, dans ce registre, c’est entrer dans un édifice construit par d’autres et en maîtriser l’architecture.

C’est la forme que l’école valorise le plus, et la seule que valorise le mépris culturel décrit plus haut dans ce numéro. C’est aussi une forme réellement précieuse : sans elle, chacun recommencerait l’histoire de la pensée à zéro, avec les moyens du bord. Le reproche qu’on peut lui faire n’est pas d’exister, c’est d’avoir été prise pour la totalité du savoir.

Deuxième forme : le savoir en situation et dans l’action

C’est le savoir de celui qui sait faire : le geste de l’artisan, le diagnostic de l’infirmière, l’intuition du mécanicien qui entend le bruit avant de voir la panne. Il est difficile à mettre en mots, il ne s’évalue pas bien sur copie, et il est massivement sous-estimé par l’institution scolaire.

C’est très exactement ce que revendiquent les textes les plus frontaux de ce dossier : « j’ai vu la morale en action ». C’est aussi ce que faisaient Aristote disséquant ses seiches et Sénèque observant la cour. Ce savoir-là est un savoir, pas une consolation pour ceux qui n’ont pas lu.

Troisième forme : le savoir comme sens du monde, de la vie, des relations

C’est la forme la moins souvent nommée et la plus décisive : ce que je comprends de ma place, de mes rapports aux autres et à moi-même. Elle n’est enseignée par aucune discipline en particulier et elle traverse toutes les autres. C’est le registre dans lequel un élève décide, sans se le formuler, que l’école le concerne ou ne le concerne pas.

Personne n’est enfermé du bon côté

Voici le point qui rend cette typologie redoutable, et qui interdit toute lecture démagogique. Charlot ne dit pas que les uns ont les livres et les autres la vie, et qu’il faudrait rétablir la dignité des seconds. Il dit qu’il faut sortir les enfants d’origine populaire de leur enfermement dans un type de rapport au savoir — et sortir aussi les enfants des familles favorisées de l’enfermement dans le leur, celui qui leur assure la réussite scolaire sans jamais les obliger à éprouver ce qu’ils apprennent.

Autrement dit : celui qui n’a que l’expérience est privé d’un outil puissant, celui du savoir constitué, qui lui permettrait de corriger son propre angle mort. Et celui qui n’a que les références est privé d’un autre outil, tout aussi puissant, celui de l’épreuve du réel, qui seul permet de savoir si ce qu’on a lu tient debout. Les deux sont incomplets, et ce n’est pas le même reproche qu’on leur adresse.

La conclusion de ce dossier, en une phrase. La question n’est pas « faut-il avoir lu pour penser ? » mais « combien de formes de rapport au savoir m’a-t-on donné l’occasion de développer ? ». Une seule, quelle qu’elle soit, produit toujours le même résultat : une assurance mal placée.

Et la machine, dans tout cela ?

Une remarque pour finir, qui relie ce dossier à son actualité. L’intelligence artificielle générative est extrêmement performante sur la première forme : elle restitue le savoir constitué, elle explique, elle résume, elle reformule. Elle est inopérante sur la deuxième — aucun modèle ne remplacera le fait d’avoir tenu l’outil. Et elle est, sur la troisième, au mieux muette.

Si l’on ne retient qu’une chose : la machine est excellente là où l’école était déjà forte, et absente là où l’école était déjà faible. Ce qui signifie que l’arrivée de l’IA ne change pas la question posée par ce dossier. Elle la rend simplement impossible à remettre à plus tard.

Sources : Bernard Charlot, « Le rapport au savoir », in Éducation et formation : recherches et politiques éducatives ; B. Charlot, Du rapport au savoir. Éléments pour une théorie, Anthropos, 1997 ; travaux de l’équipe ESCOL, université Paris 8.

Comprendre

Comprendre

Les trois formes de rapport au savoir : une grille de lecture utilisable dès demain

Une notion théorique ne sert à rien tant qu’on ne sait pas quoi en faire un mardi matin face à un élève bloqué. Voici la version opérationnelle : trois formes, la question que pose l’élève dans chacune, et le signe qui permet de savoir où l’on se trouve.

« Rapport au savoir » est une de ces expressions qu’on entend en formation sans jamais savoir quoi en faire le lendemain, en classe. Voici la grille qui la rend utilisable : trois formes, trois questions, et un repère pour savoir laquelle est en jeu.

Forme 1 — Le savoir comme objet

Le savoir existe ici hors de moi : c’est un théorème, une date, une œuvre, une règle de grammaire. Il a été constitué par d’autres, il obéit à ses propres règles, et apprendre consiste à se l’approprier.

La question de l’élève : « Qu’est-ce que je dois retenir ? »

Le signe qu’on est dedans : l’élève demande ce qui est au programme, ce qui tombe au contrôle, combien de lignes il faut écrire.

Forme 2 — Le savoir en situation et dans l’action

Ici, savoir signifie savoir faire, dans un contexte réel, avec les aléas du contexte. Ce savoir se démontre en agissant plus qu’en récitant, et il résiste à la mise en mots : un bon soudeur explique mal ce qu’il fait, ce qui ne l’empêche pas de le savoir.

La question de l’élève : « Comment on fait ? »

Le signe qu’on est dedans : l’élève réussit la manipulation et échoue à l’écrit sur la même notion — ou l’inverse, ce qui est tout aussi révélateur.

Forme 3 — Le savoir comme sens du monde et des relations

Le registre le plus large : ce que je comprends de ma place, de ce qui m’arrive, de mes rapports aux autres et à moi-même. Aucune discipline ne le porte en propre, et pourtant c’est lui qui décide si les deux autres vont s’installer.

La question de l’élève : « Qu’est-ce que ça a à voir avec moi ? »

Le signe qu’on est dedans : la fameuse phrase « à quoi ça sert ? », qui n’est presque jamais une provocation mais une demande de sens laissée sans réponse.

Le principe qui rend la grille utile. Ces trois formes ne se répartissent pas entre élèves — « les scolaires d’un côté, les manuels de l’autre ». Elles devraient être cultivées chez tous : c’est la position que Charlot a défendue toute sa vie, y compris contre les usages démagogiques qu’on a pu faire de ses travaux.

Comment s’en servir concrètement

  • Diagnostiquer un blocage. Avant de refaire une explication, repérer dans quelle forme l’élève se situe. Un élève bloqué en forme 3 ne sera pas débloqué par une meilleure explication en forme 1.
  • Varier les entrées sur une même notion. Une notion abordée successivement comme objet, comme geste, puis comme élément de compréhension du monde s’installe beaucoup plus solidement que la même notion répétée trois fois dans le même registre.
  • Repérer ses propres angles morts. Chaque enseignant, chaque parent, chaque tuteur a une forme de prédilection — celle dans laquelle il a lui-même réussi. C’est souvent la forme qu’il sur-enseigne sans s’en apercevoir.

D’après Bernard Charlot, « Le rapport au savoir » et Du rapport au savoir. Éléments pour une théorie, Anthropos, 1997.

Comprendre

Motivation et mobilisation : pourquoi ce n’est pas la même chose

Un élève peut être parfaitement motivé et n’avoir jamais rencontré le savoir. C’est même le cas le plus fréquent, et le plus silencieux. Distinguer les deux notions permet d’arrêter de chercher des leviers du côté où il n’y en a pas.

On les emploie comme des synonymes, et cette confusion coûte cher : elle fait perdre un temps considérable à essayer de motiver des élèves qui n’ont aucun problème de motivation.

La différence, en une phrase

On motive quelqu’un de l’extérieur. On se mobilise soi-même, de l’intérieur.

La motivation est ce qu’on ajoute autour de la tâche pour la rendre acceptable : une note, une récompense, un jeu, un encouragement, une menace. Elle agit sur l’enveloppe. La mobilisation, elle, est un mouvement du sujet vers l’activité — il s’y engage parce que cette activité a, pour lui, une raison d’être. Elle agit sur le contenu.

Pourquoi cela change tout

Un élève parfaitement motivé peut n’être absolument pas mobilisé. C’est même la configuration la plus courante, et la plus difficile à repérer, parce qu’elle ne fait aucun bruit : l’élève travaille, rend ses devoirs, obtient des résultats corrects, et n’a jamais rencontré le savoir. Les enquêtes menées en collège décrivent précisément ce profil — des comportements de conformité en classe, au détriment d’une mobilisation sur les savoirs.

À l’inverse, un élève peu motivé par les récompenses scolaires peut être intensément mobilisé sur un objet précis, hors de l’école, et y déployer une rigueur qu’on ne lui soupçonne pas : un jeu complexe, une mécanique, un sport, un sujet d’obsession personnelle.

Le repère simple. La motivation répond à « qu’est-ce que je gagne à le faire ? ». La mobilisation répond à « qu’est-ce que j’ai à voir avec ça ? ». La première question a une réponse extérieure. La seconde n’en a pas d’autre que celle de l’élève lui-même.

Trois questions pour faire la différence sur un cas réel

  1. Que se passe-t-il si on retire la note ? Si l’activité s’arrête net, c’était de la motivation. Si elle continue, même ralentie, il y a de la mobilisation.
  2. L’élève pose-t-il des questions qui débordent la consigne ? Une question hors sujet est le meilleur indicateur de mobilisation qui existe — et l’un des plus souvent réprimés.
  3. Est-il capable de dire à quoi sert ce qu’il fait ? Non pas « à avoir la moyenne », mais en quoi cela consiste. L’incapacité à le dire signale une activité purement conforme.

Ce que l’on peut faire

On ne décrète pas la mobilisation d’autrui — c’est par définition impossible, puisqu’elle vient du sujet. En revanche, on peut travailler la condition qui la rend possible : le sens. Nommer ce que l’on est en train d’apprendre et pourquoi, relier la notion à quelque chose que l’élève a déjà observé, accepter la question « à quoi ça sert ? » comme une vraie question, laisser exister des questions qui ne seront pas évaluées.

C’est plus lent que de promettre un bonus. C’est aussi la seule chose qui survive à la fin de l’année scolaire.

D’après Bernard Charlot, Du rapport au savoir, Anthropos, 1997, p. 60 ; B. Charlot, « Rapport au savoir et rapport à l’école dans deux collèges de banlieue », 1992.

Comprendre

Transformer une observation en savoir : la méthode en quatre temps

« J’ai vu la morale en action, et j’ai compris. » Peut-être. Mais entre avoir vu et avoir compris, il y a un travail que personne n’enseigne et que tout le monde est supposé deviner. Quatre opérations suffisent — et aucune ne demande de références.

Le dossier de ce numéro le répète : l’expérience est une matière première légitime. Mais une observation n’est pas encore un savoir — elle le devient au terme d’un travail précis, que personne n’enseigne et que chacun est censé deviner. Le voici, en quatre temps.

Temps 1 — Décrire avant d’interpréter

Écrire ce qui a été vu, sans le mot qui explique. Non pas « mon collègue est hypocrite », mais « il a dit A en réunion et B dans le couloir, le même jour, aux mêmes personnes ». La description tient sans le jugement ; c’est à cela qu’on la reconnaît.

La plupart des « observations » qu’on croit avoir faites sont en réalité des conclusions posées d’avance sur un fait qui les confirmait.

Temps 2 — Chercher le contre-exemple, chez soi d’abord

Une observation qui n’a jamais rencontré d’exception n’a pas été mise à l’épreuve, elle a été collectionnée. La question à se poser est brutale : ai-je vu des cas où ça ne s’est pas passé comme ça ? Et surtout : est-ce que je les ai comptés avec la même attention que les autres ?

C’est ici que l’expérience personnelle est le plus vulnérable : on retient ce qui confirme et on oublie ce qui dérange, sans la moindre mauvaise foi.

Temps 3 — Formuler ce que ça vaut, et jusqu’où

Une observation devient utilisable quand on sait délimiter sa portée. « Dans mon service, depuis trois ans, les décisions annoncées en réunion sont modifiées dans le couloir » : c’est vrai, c’est situé, c’est discutable. « Les gens sont hypocrites » : c’est impossible à discuter, donc sans valeur.

Le critère décisif. Un savoir est ce qui peut être contredit. Si votre formulation ne permet à personne de vous apporter un fait qui la mette en difficulté, ce n’est pas encore un savoir — c’est une opinion en costume.

Temps 4 — Aller voir ce que d’autres en ont dit

C’est l’étape que le savoir d’expérience saute le plus volontiers, et c’est celle qui lui manque le plus. Non pas pour obtenir une autorisation : pour découvrir que quelqu’un a observé la même chose depuis une autre place, l’a nommée, et a peut-être vu ce que votre position ne vous permettait pas de voir.

Le bénéfice est précis : votre observation est faite depuis un seul endroit, un seul métier, une seule époque. Les travaux des autres ne remplacent pas votre regard — ils corrigent son angle mort.

En résumé

  • Décrire sans juger
  • Chercher ce qui contredit
  • Délimiter la portée
  • Confronter à ce que d’autres ont établi

Quatre opérations, aucune ne demande de diplôme. C’est ce qui sépare celui qui a vécu de celui qui a compris ce qu’il a vécu.

Fiche pédagogique L’Épio, construite à partir du dossier de ce numéro et des travaux de l’équipe ESCOL sur les formes du savoir.

Comprendre

Interroger une IA sans lui déléguer son rapport au savoir

Interdire est inefficace, laisser faire est coûteux. Reste une troisième voie, très concrète : rétablir autour de l’outil le temps d’incertitude qu’il a supprimé. Trois temps, dont le premier ne produit rien — et c’est précisément pour cela qu’il est le plus important.

Neuf élèves de seconde sur dix utilisent une IA générative pour leurs devoirs. La question n’est donc plus de savoir s’il faut s’en servir, mais comment s’en servir sans lui confier la partie du travail qui constitue l’apprentissage. Voici une méthode en trois temps, testable dès le prochain devoir.

Temps 1 — Cinq minutes avant

Avant toute requête : cinq minutes sur le sujet, seul, brouillon ouvert. Noter ce qu’on croit savoir, ce qu’on ne comprend pas, et la question précise qu’on voudrait poser.

Pourquoi c’est le temps le plus important : il ne sert pas à produire du travail, il sert à ce que la question se forme. Une réponse obtenue avant que la question existe ne s’accroche à rien. C’est la raison pour laquelle on ne se souvient jamais d’une information qu’on n’avait pas cherchée.

Temps 2 — Interroger, mais en position de demandeur d’explication

La formulation de la requête détermine ce qu’on en retire. Trois formulations qui font travailler plutôt que remplacer :

  • « Explique-moi le raisonnement, sans me donner le résultat. »
  • « Voici ma réponse : dis-moi où elle est fausse et pourquoi, sans la corriger à ma place. »
  • « Donne-moi trois questions qui me permettraient de vérifier si j’ai compris. »

La différence avec « fais-moi ce devoir » n’est pas morale. Elle est mécanique : dans un cas le travail intellectuel est effectué par la machine, dans l’autre il reste chez l’élève.

Temps 3 — Fermer et reformuler

L’étape que presque personne ne fait, et qui décide de tout. Fermer l’écran, et réexpliquer la réponse à voix haute, ou par écrit, avec ses propres mots — idéalement à quelqu’un d’autre.

Si c’est impossible, la réponse n’a pas été comprise : elle a été transportée. Ce test prend deux minutes et il est plus fiable que n’importe quel détecteur automatique.

Sur la vérification. Une IA générative produit des réponses plausibles, pas des réponses vraies. Le cadre officiel du ministère demande d’ailleurs que les élèves soient formés aux biais et aux hallucinations de ces outils. Sur une date, un chiffre, une citation ou une référence juridique : vérifier ailleurs, systématiquement.

Le repère de fond

L’outil doit intervenir après l’effort, pas à sa place. Toute la différence tient à cet ordre. Utilisée en aval, l’IA prolonge le travail et le rend plus rapide. Utilisée en amont, elle le supprime — et le supprime d’autant plus efficacement que le résultat obtenu est bon.

Un dernier rappel, qui relève du cadre et non de la méthode : l’usage autonome des IA génératives par les élèves est encadré, aucun établissement ne peut exiger la création d’un compte personnel sur un service externe, et rien de confidentiel ne doit être saisi dans ces outils.

Sources : ministère de l’Éducation nationale, L’IA en éducation — Cadre d’usage, juin 2025 ; Inspection générale de l’Éducation nationale, chiffres 2026 ; Ipsos bva pour l’EPITA, février 2026.

Études de cas

Étude de cas

L’élève qui demande « à quoi ça sert ? »

Un cas pour s’entraîner à distinguer ce qui ressemble à de l’insolence de ce qui est, selon les travaux présentés dans ce numéro, la question la plus sérieuse qu’un élève puisse poser.

Yanis est en classe de troisième. Il n’est ni agité ni en difficulté : ses notes tournent autour de 11, il rend ses devoirs, il ne perturbe jamais le cours. En début d’année, sa professeure de français l’a même décrit en conseil de classe comme « un élève sans histoire ».

En avril, pendant une séance sur l’argumentation, Yanis lève la main et demande : « Madame, à quoi ça sert, tout ça ? » Le ton n’est pas agressif. Deux autres élèves rient. La professeure répond que c’est au programme du brevet, que ça tombera à l’examen, et reprend son cours.

Yanis ne repose pas la question. Il continue de rendre ses devoirs. Ses notes restent à 11 jusqu’à la fin de l’année. En juin, il obtient son brevet. Interrogé en septembre suivant sur ce qu’il a retenu de l’année de troisième, il répond : « rien de spécial ».

La question de Yanis était-elle une provocation ?

Rien dans la description ne permet de le penser — le ton n’était pas agressif et il ne l’a pas répétée. Les enquêtes de l’équipe ESCOL montrent que cette question relève le plus souvent de la troisième forme de rapport au savoir : celle du sens, du lien entre ce qui est enseigné et la vie de celui qui l’apprend. Elle est reçue comme une contestation de l’autorité alors qu’elle est une demande d’accrochage.

Pourquoi la réponse « ça tombera à l’examen » est-elle problématique, alors qu’elle est exacte ?

Parce qu’elle est exacte et qu’elle rate la question. Elle répond dans le registre de l’utilité scolaire à une question posée dans le registre du sens. Surtout, elle confirme à Yanis ce qu’il soupçonnait : ce qu’il apprend ne vaut que par l’épreuve qui le sanctionne. C’est ce que Charlot appelle installer un rapport utilitaire au savoir — efficace à court terme, coûteux ensuite.

Yanis a de bonnes notes et obtient son brevet. Où est le problème ?

Exactement là où il est le plus difficile à voir. C’est le profil de conformité décrit par les enquêtes en collège : un élève qui fait ce qu’on demande, sans être mobilisé sur les savoirs. Le système ne signale rien, parce que le système mesure la tâche accomplie, pas la relation au savoir. Le « rien de spécial » de septembre est la seule trace visible de ce qui ne s’est pas produit.

Qu’aurait pu répondre la professeure, dans les trente secondes dont elle disposait réellement ?

Une piste : renvoyer la question à Yanis plutôt que d’y répondre. « Bonne question. Tu as déjà essayé de convaincre quelqu’un de quelque chose d’important pour toi ? Raconte-moi comment tu t’y es pris. » On ne justifie pas l’argumentation en invoquant le programme ; on la relie à une expérience que l’élève a déjà eue. C’est le principe même du travail sur le sens.

Que se serait-il passé si Yanis avait posé la même question à une IA générative ?

Il aurait obtenu une réponse construite, polie et probablement convaincante sur l’utilité de l’argumentation. Cela ne règle pas le problème : une réponse générique ne peut pas relier une notion à l’expérience singulière de Yanis, puisqu’elle ne la connaît pas. C’est précisément la limite décrite dans le dossier — la machine est performante sur le savoir constitué et muette sur le sens.

Cas pédagogique fictif, construit à partir des enquêtes de l’équipe ESCOL en collège et des analyses de Bernard Charlot présentées dans ce numéro. L’Épio — La Revue n° 03.

Étude de cas

L’atelier de philosophie où personne n’ose plus parler

Un cas pour observer, en conditions réelles, le mécanisme décrit dans ce numéro : comment la citation devient une arme, et ce que cela produit sur ceux qui n’en disposent pas.

Une association propose un atelier de philosophie gratuit et ouvert à tous, un samedi sur deux, en médiathèque. Douze participants réguliers : quelques retraités, trois étudiants, un chauffeur routier, une infirmière, un lycéen.

À la quatrième séance, sur le thème « qu’est-ce que la liberté ? », le chauffeur routier raconte une situation vécue : il a refusé une tournée qu’il savait dangereuse, en sachant ce que ça lui coûterait. Il conclut que la liberté, c’est surtout de pouvoir payer le prix de ce qu’on décide.

Un étudiant lui répond que c’est « exactement la mauvaise foi sartrienne », et enchaîne sur trois minutes de vocabulaire — en-soi, pour-soi, facticité — sans jamais revenir à la situation racontée. Le chauffeur acquiesce, sourit, et ne reprend plus la parole de la séance.

Aux deux séances suivantes, l’infirmière et le lycéen n’interviennent plus non plus. L’animateur constate que la parole se concentre désormais sur trois personnes.

Ce que dit l’étudiant est-il faux ?

Pas nécessairement, et c’est ce qui rend le cas intéressant. Les notions qu’il mobilise existent et pourraient éclairer la situation. Le problème n’est pas l’exactitude du contenu : c’est que le vocabulaire est employé pour classer l’intervention plutôt que pour la travailler. Le savoir sert ici de verdict, pas d’outil.

Quel mécanisme sociologique est à l’œuvre ?

Une piste : ce que Bourdieu décrit comme le profit de distinction attaché au capital culturel. Les références ne fonctionnent pas seulement comme des connaissances, elles fonctionnent comme des marqueurs de position. Leur effet immédiat, dans un groupe, est de situer qui est légitime à parler — et il opère même quand celui qui les emploie n’en a aucune intention.

Le chauffeur routier avait-il produit un savoir, ou seulement une anecdote ?

Une piste : il avait produit une observation située, formulée de manière discutable — il disait à quelles conditions sa proposition pouvait être contredite. Selon la méthode présentée dans la rubrique Comprendre de ce numéro, il avait franchi trois des quatre temps. Il lui manquait le quatrième : la confrontation à ce que d’autres en ont dit. C’est exactement ce que l’étudiant aurait pu lui apporter, et ce que la façon dont il l’a fait a rendu impossible.

Comment l’animateur peut-il rattraper la situation à la séance suivante ?

Une piste : instaurer une règle de reformulation. Avant de mobiliser un auteur, on doit d’abord reformuler avec ses propres mots ce que la personne précédente a dit, et lui demander si c’est bien cela. La règle ne vise personne, elle ne bannit aucune référence, et elle rend structurellement impossible l’usage de la citation comme clôture de discussion.

Quelle erreur symétrique l’animateur doit-il éviter ?

Une piste : interdire les références, ou les tourner en ridicule pour rassurer les autres. Ce serait tomber dans le piège décrit dans le dossier — dénoncer l’arrogance des sachants en disqualifiant le savoir lui-même. Le groupe y gagnerait un confort immédiat et y perdrait précisément ce qu’il était venu chercher.

Cas pédagogique fictif, construit à partir des analyses de Pierre Bourdieu (La Distinction, 1979) et du dossier de ce numéro. L’Épio — La Revue n° 03.

Vu du droit

Vu du droit

Ce que dit le cadre d’usage de l’IA en éducation

Depuis juin 2025, un texte ministériel fixe les conditions dans lesquelles un élève peut utiliser une intelligence artificielle générative. Seuil de classe, formation obligatoire, interdiction des comptes personnels — et un renoncement explicite à la détection automatique, qui en dit long sur la stratégie retenue.

Le dossier de ce numéro pose une question philosophique : qui a le droit de dire qu’il sait ? Il existe, depuis juin 2025, une réponse administrative à une version très concrète de cette question — celle de savoir à quelles conditions un élève français peut déléguer une partie de son travail intellectuel à une machine.

Le texte et son statut

Le cadre d’usage de l’intelligence artificielle en éducation a été publié par le ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche le 14 juin 2025, pour une application dès la rentrée de septembre 2025. Son élaboration avait été annoncée en février 2025 par Élisabeth Borne, en amont du sommet sur l’IA organisé à Paris, et il est issu d’une consultation menée de janvier à mai 2025 auprès de l’ensemble de la communauté éducative — enseignants, personnels de direction, inspecteurs, organisations syndicales, parents, lycéens.

Ce n’est ni une loi ni un décret : c’est un texte-cadre ministériel, doublé depuis d’une circulaire sur le numérique raisonné parue au Bulletin officiel n° 28 du 10 juillet 2025, elle-même inscrite dans la continuité de la Charte pour l’éducation à la culture et à la citoyenneté numériques. Son principe directeur est posé d’emblée : l’usage de l’IA est autorisé en éducation dès lors qu’il respecte le cadre défini.

Ce que le cadre autorise et interdit

  • Un seuil d’âge. L’utilisation pédagogique des IA génératives par les élèves, limitée, encadrée, expliquée et accompagnée par l’enseignant, est autorisée en classe à partir de la classe de quatrième. Au lycée, les élèves peuvent les utiliser de manière autonome, mais dans un cadre défini par les enseignants.
  • Une formation obligatoire. Elle est prévue au moins en quatrième, en seconde toutes filières confondues, et pour les élèves de CAP.
  • Une interdiction ferme. Il ne doit en aucun cas être demandé aux élèves de se créer un compte personnel sur un service d’IA externe. Seules peuvent être saisies dans ces outils des données susceptibles d’être rendues publiques.
  • Un principe de non-substitution. L’IA intervient en assistance et non en substitution de l’expertise humaine, et uniquement en cas de plus-value pédagogique.
  • Des obligations transversales : respect du RGPD, préférence donnée aux solutions libres, usage frugal au regard de l’impact environnemental, transparence sur le recours à l’IA.
Le point le plus intéressant du texte. Le cadre considère les outils de détection automatique des contenus générés comme peu fiables et n’en recommande pas l’usage. L’institution renonce donc explicitement à trancher la question par la surveillance — ce qui la ramène, qu’elle le veuille ou non, à la seule question qui vaille : celle du rapport au savoir de l’élève.

Ce qu’il demande aux enseignants

Le cadre recommande de former les élèves à l’esprit critique face aux IA, en les informant des biais, des hallucinations et des enjeux éthiques et environnementaux de ces outils. C’est, en droit administratif, une formulation modeste ; en pratique, c’est un transfert de responsabilité considérable. Ne pouvant ni interdire ni détecter, l’institution mise sur la formation du jugement.

Les critiques et la suite

Le texte n’a pas fait l’unanimité. Des organisations syndicales ont relevé qu’il avait été adopté rapidement, publié en juin pour une application en septembre, et que la version définitive ne mentionnait plus la possibilité d’ajuster le cadre au fil des évolutions technologiques, alors que les documents de travail envisageaient un texte évolutif. Ont également été demandées une formation des personnels et des élèves au coût environnemental de l’IA, ainsi que la consultation des instances compétentes en matière de conditions de travail pour chaque projet d’introduction de l’IA.

La feuille de route 2026-2027 du ministère annonce pour sa part un passage à l’échelle, autour de trois piliers dont une « IA du quotidien » au service des enseignants, avec des expérimentations d’assistant souverain et un tuteur adaptatif fondé sur un questionnement de type socratique. Le vocabulaire, on le notera, n’est pas neutre : l’institution revient à Socrate au moment précis où elle industrialise la machine à répondre.

Sources : ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, L’IA en éducation — Cadre d’usage, publié le 14 juin 2025 ; circulaire sur le numérique raisonné, Bulletin officiel n° 28 du 10 juillet 2025 ; Feuille de route 2026-2027 du ministère de l’Éducation nationale ; communiqués de SUD Éducation et académies de Rennes et de Nantes.

Ailleurs dans le monde

Ailleurs dans le monde

Corée du Sud : quand le savoir n’est plus qu’un rang

Quatre-vingts pour cent des élèves fréquentent un établissement privé de bachotage, et la dépense par enfant continue d’augmenter alors que le nombre d’enfants s’effondre. Le cas coréen n’est pas un travers exotique : c’est la démonstration, grandeur nature, de ce que devient le savoir quand il ne vaut plus que par le classement qu’il permet.

S’il fallait une démonstration grandeur nature de ce que produit un rapport purement utilitaire au savoir, la Corée du Sud la fournit — à une échelle qui rend le phénomène impossible à ignorer.

Un second système scolaire, privé, parallèle

Les hagwon sont des établissements privés à but lucratif de soutien et de bachotage. Ils couvrent les matières scolaires — mathématiques, anglais, coréen, sciences — et bien au-delà. Il en existe plus de cent mille dans le pays, et ils fonctionnent le soir, après l’école publique : dans les quartiers résidentiels de Séoul, des immeubles entiers restent éclairés bien après dix-huit heures.

Les chiffres officiels donnent la mesure du phénomène. Les dépenses des familles coréennes en éducation privée ont atteint un record d’environ 29 000 milliards de wons, soit à peu près 20 milliards de dollars, et la proportion d’élèves suivant un enseignement privé s’établit autour de 80 %. La dépense moyenne par élève concerné a atteint un niveau record d’environ 604 000 wons par mois en 2025, et jusqu’à près de 793 000 wons mensuels pour les lycéens. À Séoul, la moyenne dépasse nettement la moyenne nationale.

Le paradoxe qui révèle tout

Voici le fait le plus troublant : ces dépenses augmentent alors que le nombre d’élèves diminue. La population scolaire a reculé de plus de 14 % entre 2020 et 2023, et le ministère de l’Éducation projette un passage d’environ cinq millions d’élèves aujourd’hui à moins de 3,8 millions en 2031. Pourtant le chiffre d’affaires du secteur continue de croître.

La logique est implacable : moins il y a d’enfants, plus on dépense par enfant. Parce que ce qui est acheté n’est pas du savoir — c’est un rang. Or un rang est une position relative : il n’existe que par rapport aux autres, et il se dévalue dès que les autres achètent la même chose. C’est une course dont personne ne peut sortir seul.

Ce que le cas coréen démontre. Un rapport au savoir intégralement utilitaire ne produit pas de la paresse — il produit un effort maximal, et un effort qui ne sature jamais. C’est la réfutation la plus nette de l’idée selon laquelle le problème de l’école serait le manque de travail.

Le coût humain

Le vocabulaire coréen a forgé ses propres mots pour cela. Gyoyugyeol, la « fièvre de l’éducation », désigne cette passion nationale pour l’instruction qui a porté le pays d’une pauvreté extrême au rang de puissance technologique en soixante ans. Ipsi jiok, « l’enfer des examens d’entrée », en désigne le revers.

Le pays affiche l’un des taux de suicide les plus élevés de l’OCDE, et la pression scolaire est identifiée comme l’un des facteurs principaux chez les jeunes. Le coût de l’éducation d’un enfant y est le plus élevé au monde, et le taux de natalité le plus bas — les deux faits sont explicitement reliés dans le débat public coréen, au point que le gouvernement a engagé plusieurs réformes visant à réduire ces dépenses, notamment en supprimant des examens les « questions qui tuent », ces items hors programme scolaire que seuls les hagwon prétendaient enseigner à résoudre.

Ce que la France peut en retenir

Rien ne serait plus faux que de lire ce cas comme un travers exotique. La mécanique est universelle : dès lors que le savoir vaut par le classement qu’il permet d’obtenir, le contenu devient secondaire et la dépense devient sans limite. La question posée aux familles françaises n’est pas différente, seulement moins extrême.

Et c’est ici que le cas coréen rejoint le dossier de ce numéro. Ce système produit d’excellents résultats aux évaluations internationales et des élèves épuisés qui, pour beaucoup, n’ont jamais rencontré la troisième forme de rapport au savoir — celle du sens. On peut être le meilleur système du monde au premier registre et n’avoir jamais travaillé les deux autres.

Sources : ministère de l’Éducation et Statistics Korea, données publiées en mars 2025 et 2026 ; KOSIS, moyennes 2025 de dépenses en cours particuliers ; Korea Herald et Seoul Economic Daily, 2025-2026 ; OCDE, données sur les taux de suicide.

Ailleurs dans le monde

Brésil : l’éducation « bancaire » et ce que Freire refusait aux deux camps

Charlot est mort au Brésil, où il travaillait depuis 2003. Ce n’est pas un hasard : une tradition pédagogique entière s’y était construite sur la même question. Paulo Freire a dénoncé l’enseignement qui « dépose » le savoir chez un élève passif — mais il a refusé tout aussi fermement l’idée qu’on puisse s’éduquer seul.

Il y a une logique à ce que ce numéro finisse au Brésil. Bernard Charlot, dont la notion de rapport au savoir structure tout ce dossier, y a vécu et travaillé à partir de 2003, comme chercheur invité puis à l’Université fédérale du Sergipe, où il a créé un groupe de recherche « Éducation et contemporanéité ». Il y est mort le 3 décembre 2025, à Aracaju. Ce n’est pas un hasard de biographie : c’est là qu’une tradition pédagogique entière s’était construite sur la question que pose ce numéro.

L’éducation « bancaire »

Paulo Freire, né à Recife en 1921 et mort à São Paulo en 1997, a forgé pour décrire l’enseignement traditionnel une image qui a fait le tour du monde : la conception « bancaire » de l’éducation. L’enseignant y « dépose » des connaissances chez l’élève, considéré comme un récipient passif — un compte sur lequel on verse du savoir, et qu’on viendra plus tard vérifier.

La critique de Freire n’est pas seulement pédagogique, elle est politique : ce dispositif, selon lui, déshumanise, parce qu’il traite celui qui apprend comme un objet et non comme un sujet. Et il ajoute une conséquence que ce numéro a rencontrée sous une autre forme — cette éducation-là produit un savoir qui n’est plus fait d’expérience vécue, mais d’expérience narrée par d’autres.

La formule

Personne n’éduque personne, personne ne s’éduque soi-même, les êtres humains s’éduquent entre eux, médiatisés par le monde. Paulo Freire, La Pédagogie des opprimés, 1970

Trois affirmations en une phrase, et chacune vise une position confortable. Personne n’éduque personne : contre le maître qui transmet à sens unique. Personne ne s’éduque soi-même : contre l’autodidacte qui se croit affranchi du collectif. Médiatisés par le monde : ce qui met les deux parties en relation n’est ni le programme ni la bonne volonté, c’est la réalité concrète sur laquelle on travaille ensemble.

Le lecteur du dossier de ce numéro entendra la deuxième proposition avec une attention particulière. Freire, qui a consacré sa vie à l’alphabétisation des paysans du Nordeste et dont toute l’œuvre valorise les savoirs issus de l’expérience, refuse explicitement l’idée qu’on puisse s’éduquer seul. Le respect qu’il accorde au savoir des apprenants ne signifie pas qu’il faille en rester aux savoirs d’expérience. C’est la même ligne de crête que ce numéro essaie de tenir.

La méthode : partir des mots des gens

Sa méthode d’alphabétisation, appliquée au Brésil puis dans une grande partie du tiers-monde, repose sur les « mots générateurs » : on n’apprend pas à lire sur des phrases neutres, on apprend à lire sur les mots qui organisent la vie réelle des apprenants — le travail, la terre, le salaire, le puits. Lire et comprendre sa situation sont le même geste.

Cette méthode lui a valu la prison après le coup d’État militaire de 1964, puis un long exil. Elle lui a aussi valu le prix UNESCO de l’éducation pour la paix en 1986 et vingt-sept doctorats honoris causa. Il fut, en fin de parcours, secrétaire à l’Éducation de l’État de São Paulo.

Ce que la rencontre Freire-Charlot éclaire. Les deux hommes, à cinquante ans et dix mille kilomètres d’écart, sont arrivés à la même conclusion par des chemins opposés — l’un depuis l’alphabétisation des paysans brésiliens, l’autre depuis les collèges de la banlieue parisienne. Un savoir qui ne rencontre pas l’expérience de celui qui apprend ne s’installe pas. Et une expérience qui ne rencontre jamais le savoir constitué ne se transforme pas.

Ce qu’on peut en retenir ici

Freire est aujourd’hui l’un des auteurs les plus cités au monde en sciences de l’éducation, et l’un des plus contestés dans son propre pays, où son nom est devenu un enjeu politique. Il y a là une ironie qu’il aurait peut-être appréciée : celui qui dénonçait le savoir déposé comme un dépôt bancaire est devenu, pour beaucoup, une référence qu’on cite sans l’avoir lue.

C’est très exactement ce que le dossier de ce numéro appelle un perroquet — et c’est la meilleure raison d’aller lire le texte plutôt que de retenir la formule.

Sources : Paulo Freire, La Pédagogie des opprimés, 1970, traduction Agone, 2021 ; recensions de Ritimo et de la Sofphied ; notices biographiques de Freire (1921-1997) ; hommages à Bernard Charlot (1944-2025), CIRCEFT-ESCOL, Café pédagogique, GFEN, décembre 2025.

Métiers de demain

Métiers de demain

Professeur documentaliste et médiateur de l’information : apprendre à juger, plus à trouver

Pendant trente ans, ce métier a consisté à apprendre aux élèves à trouver l’information. Ils la reçoivent désormais sans l’avoir cherchée, déjà formulée et sans source visible. En renonçant à la détection automatique au profit de la formation à l’esprit critique, l’institution vient de faire de cette fonction discrète un poste stratégique.

Il existe un métier dont la description de poste vient d’être réécrite par l’actualité, sans que personne ne l’ait décidé : celui de professeur documentaliste, et plus largement de médiateur de l’information. Pendant trente ans, sa mission a consisté à apprendre aux élèves à trouver. Elle consiste désormais à leur apprendre à juger ce qui leur arrive sans qu’ils l’aient cherché.

Pourquoi ce métier change maintenant

Trois faits récents suffisent à expliquer le basculement. Le premier usage de l’IA générative est la recherche d’information, pour 73 % de ses utilisateurs. Un quart des lycéens accorde plus de crédit à une IA qu’aux sites d’information. Et le ministère a explicitement renoncé à la détection automatique des contenus générés, jugée peu fiable, en misant sur la formation à l’esprit critique.

Autrement dit : l’institution a fait le choix du jugement contre le contrôle. Ce choix crée mécaniquement un besoin de professionnels capables de former ce jugement — et ce n’est le cœur de métier ni de l’enseignant de discipline, ni du technicien informatique.

Ce que le métier recouvre désormais

  • Former à l’évaluation des sources dans un environnement où la source n’est plus visible par défaut : savoir demander à une IA d’où elle tient ce qu’elle affirme, et savoir quoi faire de sa réponse.
  • Enseigner les biais et les hallucinations des modèles génératifs, ce que le cadre d’usage de juin 2025 demande explicitement.
  • Prendre en charge les formations obligatoires prévues en quatrième, en seconde et en CAP.
  • Concevoir des situations d’apprentissage qui restent robustes quand l’outil est disponible — un enjeu de conception pédagogique bien plus que de surveillance.
  • Accompagner les équipes, qui sont massivement en demande et très inégalement formées.
La compétence centrale, en une phrase. Ce métier ne consiste pas à savoir se servir des outils d’IA — cela s’apprend en une heure. Il consiste à savoir enseigner à quelqu’un d’autre comment décider ce qu’il croit. C’est une compétence pédagogique, pas technique, et elle est rare.

Voies d’accès et profils

En France, la voie principale reste le CAPES de documentation, qui donne accès au poste de professeur documentaliste en collège et en lycée. Autour de ce noyau se développent des fonctions proches : référent numérique d’établissement, formateur académique aux usages du numérique et de l’IA, médiateur numérique en collectivité ou en médiathèque, chargé de médiation scientifique.

Les profils qui s’y épanouissent partagent un trait : ils sont à l’aise avec l’idée que leur rôle n’est pas de délivrer la bonne réponse, mais d’organiser les conditions dans lesquelles quelqu’un d’autre pourra la construire. Ce n’est pas un métier de sachant. C’est un métier de socratique — ce qui, dans un numéro consacré au rapport au savoir, méritait d’être relevé.

Perspective

La feuille de route 2026-2027 du ministère annonce un plan d’acculturation massif à destination des agents comme des élèves, ainsi que des expérimentations autour d’un assistant souverain et d’un tuteur adaptatif. Quelle que soit la forme que prendront ces dispositifs, ils supposent tous des professionnels capables de faire l’intermédiaire entre l’outil et le jugement. C’est une fonction qui existait déjà et que personne ne voyait ; elle est en train de devenir stratégique.

Sources : ministère de l’Éducation nationale, L’IA en éducation — Cadre d’usage, juin 2025 ; Feuille de route 2026-2027 du ministère ; CRÉDOC, Baromètre du numérique 2026 ; ekole.fr, « Lycéens et IA », 2026.

Puzzle

Puzzle

Le vocabulaire du rapport au savoir

Dix notions traversent ce numéro. Cliquez un terme, puis la définition qui lui correspond : les paires justes se verrouillent en vert.

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Les termes

Les définitions

Vocabulaire issu du dossier de ce numéro : Bernard Charlot, Pierre Bourdieu, Paulo Freire, Platon, cadre d’usage de l’IA en éducation.

Le saviez-vous

Le saviez-vous

Socrate était contre les livres

Le fondateur de notre tradition intellectuelle n’a jamais écrit une ligne, et ce n’était pas par négligence. Dans le Phèdre, Platon lui fait raconter pourquoi l’écriture est un poison pour la mémoire et ne donne que l’apparence du savoir. Vingt-quatre siècles plus tard, nous tenons le même débat sur une autre technologie.

Nous vivons un débat que nous croyons inédit : une technologie nouvelle nous dispense d’un effort intellectuel, et nous nous demandons si nous y perdons quelque chose. Ce débat a exactement vingt-quatre siècles, et il porte sur un objet que personne aujourd’hui ne songerait à contester — le livre.

La scène

Dans le Phèdre, aux paragraphes 274c à 275b, Platon fait raconter à Socrate une légende égyptienne. Le dieu Theuth, inventeur des techniques, vient présenter ses inventions au roi Thamous. Quand vient le tour de l’écriture, Theuth la présente avec enthousiasme comme un pharmakon — un remède — capable de rendre les Égyptiens plus savants et de soulager leur mémoire.

Le roi refuse le cadeau. Son argument tient en deux temps, et il est resté célèbre :

  • L’écriture produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront apprise, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire. Elle ne sert pas la mémoire, mais seulement la remémoration : la capacité à retrouver ce qui n’a pas été gardé en soi, mais déposé ailleurs.
  • Elle ne donne pas le savoir, mais son apparence. Ceux qui lisent auront l’air savants sans l’être, et deviendront de ce fait, précise Thamous, difficiles à fréquenter.

Le mot qui fait tout basculer

Le sel du passage tient à un seul terme. Pharmakon, en grec, signifie à la fois le remède et le poison. Theuth l’emploie au premier sens ; Thamous le retourne au second. C’est ce retournement que Jacques Derrida a analysé en 1972 dans La Pharmacie de Platon, en montrant que le mot lui-même refuse de trancher — toute technique est ambivalente, et l’écriture en est l’exemple fondateur.

Et l’ironie, donc

Elle est double, et elle est savoureuse.

D’abord, cette condamnation de l’écriture ne nous est parvenue que parce qu’elle a été écrite. Platon utilise l’écriture pour transmettre le procès de l’écriture — et Socrate, qui parle ici, n’a lui-même jamais écrit une ligne. Tout ce que nous savons de lui nous vient de ceux qui l’ont mis par écrit.

Ensuite, et c’est ce qui devrait nous rendre modestes : l’écriture est aujourd’hui l’instrument même de l’autorité intellectuelle. Celui qui, dans le dossier de ce numéro, méprise son interlocuteur parce qu’il n’a pas lu, brandit comme preuve de culture exactement l’objet que le fondateur de la tradition philosophique considérait comme une menace pour la pensée véritable.

Ce que cela ne prouve pas. Que les craintes actuelles sur l’IA soient donc infondées, puisque celles de Thamous l’étaient. C’est une conclusion trop rapide. Thamous n’avait pas tort sur les faits : l’écriture a bel et bien transformé le rapport à la mémoire, et nous ne mémorisons plus comme les aèdes. Il avait tort sur le bilan. La question ouverte, aujourd’hui, est de savoir si nous sommes en train de faire le même échange — une faculté contre une puissance — ou un échange d’une autre nature.

Sources : Platon, Phèdre, 274c-275b (mythe de Theuth) ; Jacques Derrida, La Pharmacie de Platon, 1972 ; Encyclopædia Universalis, fiche de lecture du Phèdre.

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L’Épio — La Revue n° 03 — Dossier : Le rapport au savoir. Web : https://lepio.fr/ — Email : asso.lepio@gmail.com